BD Indé : Vingt-Trois Prostituées de Chester Brown

Nos sociétés reposent sur toute une batterie de codifications, de pré-établis et de règlementations. L’amour romantique en fait partie. Aimer quelqu’un, vivre ensemble, se marier, faire des enfants. Rester fidèle et avoir des rapports sexuels à l’intérieur de ce couple. C’est la norme. Si on sort de ce schéma, on fait face à des incompréhensions parfois violentes. Après différentes expériences sentimentales catastrophiques et des mois de disette sexuelle, Chester Brown analyse sa situation. Il va se décider à fréquenter des prostituées et à dessiner son expérience dans « Vingt-Trois Prostituées » édité par Cornélius.

La relation de Chester avec sa petite amie Sook-Yin se change lentement en collocation. Le désir s’est émoussé, les disputes ont distendu le couple. La séparation est actée, même s’ils vivent toujours sous le même toit. Chester accepte la chose comme elle vient. Il se sent libéré des contraintes de cet amour exclusif et du malaise permanent qui en découlait. Il n’y a plus de jalousie, plus de sentiment d’appartenance et de possession entre eux. Tout redevient plus simple. Mais après plusieurs semaines, les besoins sexuels se rappellent à l’auteur. Il n’a plus envie de se retrouver dans ce sempiternel système amoureux qui l’amènera à souffrir, encore une fois, la beauté des premiers temps passée.

Après une longue tergiversation, il prend son courage à deux mains et veut s’en remettre à une professionnelle. Il sillonne les rues où il pourrait éventuellement trouver une fille. Les questions l’assaillent : le danger, l’éthique, la morale, les maladies. Le protocole aussi. Comment faire, comment agir ? Il rentre chez lui bredouille. Le lendemain il consulte des annonces proposant ce genre de « services ». Un brin paranoïaque, il passe le coup de fil d’une cabine, au cas où les flics voudraient tracer l’appel. Le tarif est fixé, rendez-vous est pris. Elle se fait appeler Carla. Il se rend chez elle et se détend après avoir vérifié qu’il n’y a personne sous le lit ou dans le placard. Si l’acte va très vite pour lui, Chester n’en revient pas de la facilité et du naturel avec lequel tout s’est passé. Il avait presque oublié comme c’est bon de faire l’amour et comme on se sent léger après. Impossible de garder ça pour lui. Il en parle autour de lui à ses amis proches. Les réactions des uns et des autres divergent. Des débats sont lancés, des questions soulevées. Les avis et les clichés sont posés sur la table. Tout en poursuivant ces rapports tarifés, Chester Brown continue à se questionner et à raconter toutes ces personnalités qu’il rencontre. Son témoignage de « client » est rare, significatif et, donc, important.

Avec une pudeur et un respect réels pour celles qui l’ont accompagné, Brown décortique un sujet toujours tabou, avec une honnêteté et une force incroyables. Son analyse s’affine à chaque rencontre et si son expérience n’est pas le reflet de toutes les facettes de la prostitution, son regard est des plus enrichissants. En fin d’album, le récit est agrémenté d’appendices, comme un ping-pong d’idées reçues et de réponses de l’auteur construites sur le vécu. « Vingt-Trois Prostituées » permet la réflexion et ne souffre pas d’un point de vue entendu, mièvre ou idéalisé. Les faits sont là, décrits simplement sans ambages. C’est précis et accessible. Et d’une grande fluidité de lecture. A lire !

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23 commentaires pour BD Indé : Vingt-Trois Prostituées de Chester Brown

  1. spermufle dit :

    On a au contraire l’histoire d’un pauvre type tellement centré sur sa souffrance qu’il en devient totalement indifférent à celle des prostituées : http://lesquestionscomposent.fr/le-client-est-roi/

    • Marie Rameau dit :

      En lisant cet album, je n’ai senti une souffrance chez Brown que lors de sa relation amoureuse, pas lors de ses rapports tarifés. Je ne le trouve pas non plus indifférent au sort des prostitués. Mais chacun a sa propre lecture. En plus, il est important de souligner que son expérience ne se passe pas en France et que donc, le contexte n’est pas le même. Il a écrit et dessiné cet album avec sa sensibilité. De là à le qualifier de pauvre type… Je n’ai aucune envie de le juger. L’intérêt de l’album réside dans le fait qu’il pose question et qu’il fasse réfléchir sur un sujet peu abordé. Qu’il soit imparfait et incomplet (puisque subjectif), on est d’accord.

      • spermufle dit :

        Sujet peu abordé ? Vous voulez rire ? La prostitution est le sujet racoleur par excellence, dont il est fréquemment question tant dans la presse que dans les émissions de télé. On remarque d’ailleurs une inversion du discours depuis quelques années, avec une confiscation de la parole médiatique par le STRASS, syndicat des travailleurs du sexe auquel, comme c’est étrange, est affilié très peu de prostituées. Et qui prétend qu’on devient prostituée comme on peut devenir boulanger, que cette activité est anodine, ne relève pas de déterminismes particuliers, et est absolument sans conséquence. Discours qui frise la mise en danger de la vie d’autrui pour quiconque a côtoyé un nombre significatif de prostituées (même escort-girls) autrement que comme client.

        Quant au contexte, il est peu ou prou le même qu’en France. Avez-vous déjà fait un tour sur les sites d’évaluation des prostituées ? C’est sordide au possible. Entre le type qui recommande « une grosse moche qui suce nature et qui enferme ses gosses dans la chambre pendant la passe » sous prétexte qu’elle réclame à peine trente euros, et les types qui organisent un co-voiturage vers un FKK Allemand car il y a une « fille de 18 ans et 40 kg qui avale », les envolées philosophico-merdico-politiques à la Chester Brown, il y a de quoi être affligé. Son histoire d’évaluation négative, c’est la signature de son indifférence absolue au sort des prostituées. C’est un marché hyper concurrentiel, quiconque est mal notée reçoit moins de visites, doit donc réduire ses tarifs ou accepter plus de pratiques pour ne pas subir l’impact de mauvaises évaluations. Brown avait face à lui quelqu’un en souffrance, et comme elle n’a pas baisé comme il l’aurait voulu, ben tant pis pour elle.

        Oui, cet homme a écrit et dessiné avec sa sensibilité de gros connard égoïste. Non seulement je le juge, mais je le condamne.

      • Marie Rameau dit :

        TROOOOOOOOOOOOOOLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLLL !😉

        Bonne journée !

      • spermufle dit :

        Primo, je ne suis pas un troll, mais un gobelin (LV 32 d’expérience), et secundo, ben… Je donne mon avis parce que le sujet n’est pas qu’une simple abstraction pour moi, quoi…

      • Marie Rameau dit :

        Bon. Je viens de recevoir un autre gentil post d’une personne fort peu au fait des règles basiques de politesse. C’est très simple. J’accepte de discuter, j’accepte les points de vue différents à partir du moment où les gens restent civilisés. Si ça vous amuse de chier sur les murs quand vous êtes invité chez les gens, soit. Mais pas chez moi. Donc, s’il y en a d’autres comme ça, ils ne seront ni lus, ni publiés ! Oh… Ils sont tout rouge congestionnés derrière leur écran ! Oh ! N’oubliez pas de respirer. Quoique… Ca nous ferait des vacances, dis donc !😉

      • spermufle dit :

        Oui, j’ai eu vent de ceci. Dommage pour l’outrance, mais sur le fond cette commentatrice pose une question pertinente : pourquoi ce refus de « juger » ce Chester Brown ? Pour la circonstance, je vais d’ailleurs faire appel à mon vieux copain Emmanuel Kant, que je n’ai pas écouté depuis au moins quinze ans (et les cours de philo assis au fond près du radiateur) : « penser, c’est juger ». En réalité, je pense que vous l’avez déjà « jugé », ce Brown, puis prononcé une sentence dont l’indulgence me laisse pour le moins perplexe.

      • Marie Rameau dit :

        Peut-être que le sujet vous touchant particulièrement, vous n’avez pas su aborder l’album avec une pleine neutralité. Peut-être que j’ai été naïve, aussi. J’ai la fâcheuse caractéristique d’être imparfaite et, comme je dis souvent, d’être sortie de la chatte à ma mère plutôt que de la cuisse de Jupiter. Je ne m’en excuserai pas. Et je suis certaine que si j’avais lu Kaaaaaant, j’aurai été plus apte à vous contenter. Mince. Quelle idiote…
        Quoiqu’il en soit, je ne force personne à lire mes conneries et je ne crois pas que ce soit en beuglant qu’on arrive à se faire entendre. On se rend juste ridicule comme ça. Là, je porte un jugement.

        Bonne continuation.

      • spermufle dit :

        Ben je n’attendais pas que vous soyez indignée © (l’outrance est souvent contre-productive), je m’interroge simplement sur l’indulgence que vous manifestez à l’endroit de Brown, et plus particulièrement de l’égoïsme et de la misogynie qui sous-tend son album. Concernant la prostitution, c’est une chose d’en gloser en tant que profane ou client, c’en est une autre de le faire en comptant des prostituées dans son proche entourage.

        PS : quelques minutes plus tôt, je vous ai dispensé toute l’étendue de mon savoir sur Kant (cette maxime est à peu près la seule chose que j’ai retenue de lui).

      • Marie Rameau dit :

        Je serai presque désolée de ne pas avoir de proche dans ce cas là, pour avoir, de fait, toute la légitimité pour m’exprimer…
        Je me fouetterai 10 fois avant de me coucher pour expier mon indulgence.

      • spermufle dit :

        En tant qu’abolitionniste (de la prostitution), si vous ne vous faites pas payer, ça ne me pose strictement aucun problème.

      • Marie Rameau dit :

        Vous êtes désopilant !
        En tout cas, merci à vous et à tous vos amis ! Vous avez bien fait grimper mes stats aujourd’hui !😉

      • spermufle dit :

        C’est le principe du réseau social… Vingt ans plus tôt, nous aurions discuté de tout ça au bistrot, éclusé quelques verres, cassé quelques tables, etc.

      • Marie Rameau dit :

        Non. Je n’avais pas l’habitude d’aller dans les bistrots à 12 ans. Et je ne l’ai jamais eu d’ailleurs. Je suis abolitionniste de l’alcool. Parce que c’est mal.

      • spermufle dit :

        Oh, vous soulevez un point intéressant. Ce n’est pas seulement pour des raisons éthiques, sociales ou politiques que je suis opposé à la prostitution. C’est aussi une question de santé publique (ça fait du mal à la santé psychique à tous les coups ou presque – études épidémiologiques à l’appui). Disons qu’il peut y avoir une consommation d’alcool anodine et récréative ; pour la prostitution, c’est moins certain (et ça n’est de toute évidence pas le cas des femmes que voyaient ce Monsieur Brown).

      • Marie Rameau dit :

        D’ennui, je capitule.

      • spermufle dit :

        D’ennui ? Voire…

  2. Jacques Chandail dit :

    Bonjour,
    Je me permets juste de vous signaler que la « pleine neutralité » n’existe pas et n’existera jamais.

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  4. Zombi dit :

    Content de lire l’avis de Spermufle, ça commençait à m’agacer aussi tout ce battage autour d’un mec qui va aux putes, et fait une bd humaniste avec ça. Pas question de juger Chester Brown, et la manière dont il gère son manque d’affection, mais la prostitution est un commerce international : on ne peut pas traiter de ce qui se passe en Occident (hygiène, relative indépendance, blablabla), indépendamment de ce qui se passe en Afrique ou en Asie : l’esclavage. Si la prostitution paraît plus acceptable aujourd’hui qu’au XIXe siècle, c’est largement parce que la partie la plus sordide de l’iceberg est cachée.
    La critique débutait plutôt pas mal, sur le côté conventionnel de l’amour bourgeois. Mais il y a maintenant un romantisme de la prostitution (« Pretty woman », Chester Brown), qui revient à peu près au même. Par définition la sexualité est une pratique assez conventionnelle.

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