BD : Blast de Larcenet

 

Tu marches. Tu circules depuis toujours entre deux rails qu’on a choisis pour toi, parce que c‘est comme ça et que ça ne se discute pas. Pas trop de vagues, pas trop de bruit. Tu as appris à prendre les coups et les moqueries. Tu es différent, c’est bien fait pour ta gueule. Fallait pas. Et puis un jour, un évènement, un « blast », un éclair te fait réaliser que ton épanouissement se trouve ailleurs. Si tu arpentes un chemin plus dangereux, moins éclairé, tu vas peut-être te révéler à toi-même. Ou la vie va s’ouvrir à toi pour de bon et finir par te dévorer. Manu Larcenet vient de sortir le troisième volume de « Blast » chez Dargaud, le récit d’une envolée et d’une chute. Implacable et magnifique.

Copyright Manu Larcenet

Polza Mancini, 38 ans, vient d’être arrêté par la police. Il est plus que suspecté d’avoir envoyé une jeune femme à l’hôpital dans un état extrêmement critique. Le dossier psychologique de Polza est épais. Il a été plusieurs fois enfermé dans des centres psychiatriques à cause de visions et d’automutilations. Le gars n’est pas net, c’est le moins qu’on puisse dire. Le duo de flics en charge de l’interrogatoire doit y aller mollo pour que le gars « s’allonge » dans les grandes largeurs. Ils veulent comprendre ce qui s’est passé. Polza a un physique ingrat répugnant. Obèse, le crâne totalement chauve, des traits parfois enfantins et une façon de s’exprimer très précise voire méticuleuse. Avant d’être recherché, il avait une vie d’apparence normale. Il était critique gastronomique et avait eu son petit succès en rédigeant quelques livres culinaires. Il vivait en couple avec la seule femme qui ait bien voulu coucher avec lui. Un jour, il est appelé au chevet de son père mourant d’un cancer. Polza le découvre méconnaissable et à demi-conscient sur son lit d’hôpital. Le fils si gros, le père si maigre. Polza subit cette visite comme un choc terrible. Il sort de là, court s’acheter des litres d’alcool et va les siffler à l’écart de la ville. C’est alors que très imbibé, il connaît son premier « blast », une claque psychologique telle qu’elle modifie Polza à jamais. Son esprit se trouve à mi-chemin entre l’illumination et l’apocalypse. Il décide donc de tout plaquer, de devenir un errant, un clochard. Il veut se perdre dans la nature et oublier qu’il a pu être quelqu’un de civilisé. Il n’a plus de famille à décevoir, il est libéré. Il sort du rang en quête de nouveaux blasts, qu’il se donnera tous les moyens pour renouveler. Au fil de son voyage initiatique, il croise différents personnages. Certains sont des doux-dingues, d’autres des fous furieux. La voie qu’il a empruntée laisse peu de place aux rencontres anodines, ce qu’il apprend à ses dépends la majorité du temps. Polza se raconte en détail face à deux flics décontenancés. Les faits se recoupent doucement. La vérité toute nue oscille entre beauté et cruelle férocité.

Copyright Manu Larcenet

« Blast » est une histoire dense, dérangeante, inédite. Elle offre au lecteur une rencontre unique avec un personnage complexe, attachant et terrifiant. Le récit échafaude lentement le périple du suspect, nous tenant en haleine. La richesse psychologique de Polza et le suspens grandissant d’album en album accrochent irrémédiablement le lecteur. On ne sait pas ce qu’a commis Polza, mais la construction de son épopée nous amène vers la scène du crime. Balancé entre dégoût et empathie, on est fasciné par le protagoniste qui a le courage de mener sa démarche d’exclusion jusqu’au bout. Cette série est tissée d’une force rare, où les séquences sombres s’éclairent parfois d’un halo mystique. Le voyage est troublant et exigeant. Ce titre est dores et déjà un incontournable.

Copyright Manu Larcenet

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4 commentaires pour BD : Blast de Larcenet

  1. Camélia dit :

    Et bien c’est la seule fois où je ne suis pas du même avis donc je viens l’écrire;
    J’ai lu le premier Blast et quel ennui… j’avais l’impression que l’auteur s’écoutait écrire (whaa j’ai écrit une super phrase !) zzzz… je me suis vraiment forcée à terminer et l’histoire ne m’a pas touchée, faux suspens qui m’a vite lassé…
    Je trouve que Polza M. malgré sa grosseur n’a pas vraiment d’épaisseur, je ne le trouve pas du tout incarné.
    Et pourtant j’aime les histoires étrange et fan de bédé, comme quoi…
    Je t’envie d’avoir aimé car j’aurais adoré aimer !
    (bon allé, je vais tenter le tome 2)

    • Marie Rameau dit :

      Camélia !!! Tu ne devais pas être dans le bon état d’esprit quand tu as lu le premier tome. Si tu décides de lire le tome 2, reprends depuis le début. Enchaîne tome 1 + tome 2. Si ça ne passe toujours pas, c’est bien dommage, parce que c’est vraiment une superbe BD pour moi.

  2. Peter Panpan dit :

    j’ai adoré, c’est un sacré trip tout le long

  3. Ping : Cinéma : Only Lovers left alive de Jim Jarmusch | marierameau

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