BD indé : La Ruche de Charles Burns

Il est des univers artistiques qui vous marquent durablement, des empreintes qui se créent années après années, à chaque nouvelle production d’un artiste. On attend avec impatience qu’après plusieurs mois de silence, l’auteur nous fasse grâce d’une nouveauté. Un attachement s’instaure, un lien invisible à la force quasi-tangible. Puis le moment est là. On va enfin replonger corps et âme à l‘intérieur d’un monde étranger et fascinant. On attrape l’objet tant attendu. On l’observe un peu, doucement. On le laisse de côté un certain temps, jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus. Et on se jette finalement dessus pour le posséder. Je viens d’achever la lecture de « La Ruche » de Charles Burns, édité par Cornélius. La suite de « Toxic » continue la plongée en apnée, entre rêve et choc cataleptique.
L’histoire débute par une scène étrange. Un jeune homme aux traits minimalistes se réveille en sursaut. Il a le crâne rasé arborant une unique touffe de cheveux noir surplombant son front. Il y a un chat dans la pièce et un trou béant dans le mur. Hébété, le personnage en pijama et robe de chambre décide de suivre l’animal qui vient de sauter par l’ouverture. Il pénètre dans un égout insalubre et peu accueillant puis débouche au coeur d’une ville peuplée de mutants d’apparences diverses. Une espèce de nain boursouflé va prendre les choses en main et le guider dans ce dédale invraisemblable. Ne comprenant pas ce qui se passe, le personnage s’arrête soudainement en pleine rue, après avoir reconnu un homme amorphe dans la cave d’un bâtiment. Lumière. Doug ouvre les yeux après avoir rêvé. Etait-ce un rêve, un univers parallèle ou une spirale comateuse due à sa prise de médicaments ? Impossible de le dire avec certitude.
Doug est un jeune homme sensible, si ce n’est fragile. Il catalyse ses troubles dans la recherche artistique. Il prend des photos et réalise des performances sur scène, au cours desquelles il déclame des textes poético-punko-surréalistes. Masqué et accompagné d’une bande sonore industrielle, il récite ses cadavres exquis comme un exutoire. Son masque, un visage lisse coiffé d’une houppette, le fait ressembler à un Tintin trash. Caché derrière celui-ci, Doug se met en avant sans prendre de risque. Ce personnage qu’il a inventé le protège des autres et de la banalité. Lors d’une soirée organisée dans un squat, il sème sa petite amie pour tomber par hasard sur une installation réalisée par Sarah, une jeune femme dont il aimerait se rapprocher. Mélange d’autoportraits dérangeants et d’objets inquiétants, cette exposition éveille l’intérêt et le désir de Doug envers cette fille discrète et mélancolique. Après s’être définitivement débarrassé de sa copine, il voit Sarah en pleurs dans les bras de sa meilleure amie. Son petit-ami violent a refait des siennes. Effrayée, choquée, elle va trouver dans la douceur de Doug un réconfort salutaire. Mais deux êtres psychologiquement chaotiques ne peuvent pas se soutenir durablement sans sombrer dans leurs travers habituels. Le cauchemar va reprendre de plus belle, dans cet univers alternatif hostile où Doug et son masque ne font plus qu’un.
Vous l’aurez compris, cette histoire est un piège entre l’analyse des rêves et un labyrinthe sans issue de secours. C’est un monde de contrastes, un jeu de pile ou face psychologique où la dualité du personnage principal se découvre lentement dans une ambiance stupéfiante. Sur ce titre, les tintinophiles pourront voir de nombreuses références à l’oeuvre culte d’Hergé : le masque, les oeufs tachetés comme les champignons de l’Île Mystérieuse, entre autres. « Toxic » et « La Ruche » pourraient être sous-titrés Tintin dans la Quatrième Dimension. Le dessin de Burns est toujours aussi ciselé, millimétré, clinique. Il dessine un récit à la limite de la folie, autour de son thème de prédilection : la fin de l’adolescence. Il nous fait marcher sur le fil au dessus d’un abîme sans fond. L’expérience de ce vertige ne connait nul autre pareil. Charles Burns nous emmène là où il veut, sans que l’on veuille ou puisse lui opposer une quelconque résistance. Eblouissant.
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8 commentaires pour BD indé : La Ruche de Charles Burns

  1. gilderic dit :

    J’ai hâte de lire cette suite. J’avais adoré le premier tome et je suis fan de Burns.

  2. Sophie de Chambéry dit :

    Charles Burns est l’empereur de la B.D !
    Je viens de terminer « La ruche » et j’ai hate de le relire.
    A ton avis, quand paraitra le tome 3 ?

    J’ai l’impression d’avoir déjà vu ta photo ! Tu connais Katelan Foisy ?

    Bonne journée
    Sophie

    • Marie Rameau dit :

      LA grande question… Avec un peu de chance, d’ici un an… Mais comme il lui a fallu 2 ans entre Toxic et La Ruche, je pense qu’on est reparti pour 2 ans d’attente.
      Et oui, je connais Katelan ! Toi aussi ?

      • Sophie de Chambéry dit :

        Merci pour l’info !
        Je ne connais pas Katelan Foisy personelement,mais j’adore ses blogs !
        J’ai bien aimé son livre « Blood and pudding » aussi.
        Le monde est petit !
        Bonne journée
        Sophie

  3. Ping : Angoulême : les sélectionnés ! | marierameau

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