[BD] Velue par Tanx

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Je vous ai dit que mes poils poussaient en abondance à la pleine lune et que je me mettais à grogner ? Bon, ben c’est fait. Alors pas si étonnant que le titre de l’album suivant ait fait écho en moi. Entre une nouvelle sérigraphie et un coup de gueule, Tanx vient nous proposer son dernier ouvrage : « Velue » aux éditions Six Pieds sous terre. Y en a pas tant que ça des auteurs qui se sortent les tripes comme elle sait le faire. Raison de plus pour en parler.

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Isabelle est née avec un problème. Enfin… certains diront un problème, d’autres diront une différence. L’hérédité maternelle lui a légué un cadeau empoisonné : l’hirsutisme. Dès son plus jeune âge, elle comprend à travers le regard de son père qui l’élève seul, puis à l’école dans les yeux des autres enfants, que quelque chose cloche. Renfrognée, Isabelle est surprotégée par ce père névrosé qui ne sait pas comment préserver la petite. Il la déscolarise rapidement pour éviter les soucis.

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Isolée, elle trimbale son secret, sa malédiction, derrière un visage fermé qui ne connait pas le sourire. Malgré tout, les années passent et le huis-clos s’achève avec l’entrée au lycée de l’adolescente qui se fait difficile et agressive. Premier petit copain, désir de liberté, besoin d’assumer qui elle est, elle pense être en mesure de se faire accepter sans plus utiliser son rasoir toutes les heures. Elle laisse aller. Elle laisse pousser. La stupéfaction passée, arrivent les moqueries, la mise à l’écart, le rejet.

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Isabelle décide de poursuivre sa route, les dents serrées, la tête haute. Les poings fermés. Est-ce que le personnage choisit de se mettre à la marge ou est-ce qu’elle est mise à la marge par les autres ? Quelles sont ses alternatives de vie ? Les réponses résident sans doute dans le caractère sauvage de cette écorchée vive.

« Velue » est une fresque sans compromis sur ce qu’est la différence et se sentir différent. Tanx(xx) porte un regard lucide, si ce n’est acide, sur ses congénères prompts à se dégoûter d’un détail physique sans chercher à voir sous la surface des choses. On sent un refus de la superficialité. Un refus forcené et engagé qu’il est bon de lire, à contre-sens des autoroutes d’idées convenues. Il y a de la revendication là-dedans. Une rage sourde, aussi. Et pour ça, merci.

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Le tumblr de l’auteur : http://tanxxx.tumblr.com/

Le site web qui va avec : http://tanxxx.free.fr/

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[BD] Tyler Cross 2 de Brüno et Nury

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AAAAAAAAAAAAH ! He is back !

Joie intense ! Tyler est de retour les amis ! Alors je sais, les vacances sont finies, tout le monde retourne au turbin en geignant, les fournitures scolaires, le train-train, le métro, la pollution, la pluie, fais chier, tout ça. Mais. MAIS ! Le meilleur salopard au sang froid inégalé revient lui aussi. Et c’est LA bonne nouvelle du mois !

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Vous voyez, vous vous sentez déjà mieux ! Donc vous allez me demander : qu’est-ce qu’il lui arrive cette fois ?! Sans trop gâcher le suspens, il suffit de regarder la couv’. Tyler est au trou. Dans le fameux centre pénitencier d’Angola. Aux US, en Louisiane, pas en Afrique. Oui, je précise au cas où les neurones seraient restés au bord de la piscine du tonton chez qui vous étiez en vacances. Qu’est-ce que Tyler Cross a bien foutu pour se mettre dans de beaux draps comme ça… ? Un plan foireux. Encore. Il avait pourtant de quoi voir venir, une baraque, une petite pépé. Seulement l’attrait du plan zéro risque garanti sur facture a été plus fort. Une arnaque à l’assurance : on vide le coffre d’un joaillier qui est dans le coup et on touche le pactole.

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Vous êtes Tyler Cross, sûr de vous, on vous dit que la plantureuse Iris sera à vos côtés et qu’implicitement ça vous promet quelques sympathiques parties de jambes en l’air en bonus… Vous acceptez sans sourciller. Sauf que ça, c’est sur le papier. Et si Tyler passe effectivement par la case lit avec la belle, il va finir en prison sans toucher la prime. Si c’était trop facile, il n’y aurait pas d’histoire à raconter, aussi. Cerise sur le gâteau, notre cher tueur/braqueur/voyou/*ajoutez le nom de pourriture de votre choix* est attendu de pied ferme à Angola. C’est qu’après des années passées à faire des saloperies, on ne se fait pas que des amis. Et on n’enferme pas les tendres dans cette prison là. Un clan de mafieux digne des Affranchis a mis un contrat sur la tête de notre héros. Rien de tel pour titiller l’esprit fin bien que tordu de notre crapule charismatique et délicieuse. Tyler, tu es le prototype du bad guy que les hommes rêveraient d’être et que les femmes fantasmeraient de… Oui. Bon. Vous avez compris.

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Vous l’aurez deviné, j’ai passé un excellent moment en compagnie de Mr Cross. En bonne fan de Reservoir Dogs, de Scorsese ou des Frères Coen, j’en ai eu pour mon argent (que je n’ai pas dépensé, ah ben ouais, je suis toujours libraire, ça a ses avantages). Le dessin est toujours millimétré, le scénar est au cordeau. C’est imparable. Ca a de la gueule. Ca fait vraiment plaisir. Ca arrache un sourire sur ta gueule de déterré qui n’a pas du tout envie de retrouver son triste siège de bureau, la grisaille de l’automne qui s’approche et le vilain costume poussiéreux de ton patron. Allez. File acheter ce bel album chez ton libraire. Ca t’aidera à faire passer la pilule. Promis.

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[BD] Le Rapport de Brodeck de Manu Larcenet

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Et soudain, voilà. VOILA. Là, quelque chose se passe. L’excitation dès la découverte de l’objet. Le coup de foudre graphique. La tonalité impeccable. La poésie noire partout. L’être humain et ses ténèbres… Larcenet est de retour. Il adapte aux éditions Dargaud le roman de Philippe Claudel : Le Rapport de Brodeck. Et bon sang ! c’est une excellente raison pour venir vous en parler ici.

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Après la guerre, Brodeck est revenu des camps. Tel un fantôme, en marge des habitants de son village, il s’est doucement reconstruit autour de sa femme et de sa fille. Il habite à côté des autres, sans faire partie du groupe. Brodeck écrit des rapports sur la faune et la flore, c’est ainsi qu’il gagne sa vie. Sans faire de bruit, sans déranger. Une nuit qu’il part chercher du beurre à l’auberge, il trouve tous les hommes du village rassemblés là. La peur et la violence envahissent la pièce. Brodeck ressent chaque sentiment avec stupeur et hébétude. Ils sont tous là, ils ont ensemble commis un acte extrême.

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Depuis quelques temps, un étranger avait débarqué sans crier gare. Armé de son air apaisé et de son érudition, son carnet de dessins à la main, cet intrus avait réveillé quelque chose de mauvais chez les habitants. Sa différence avait suscité la défiance. Son altérité avait provoqué le rejet immédiat et définitif. Il allait se passer quelque chose, c’était une affaire de temps. Obligé. Il le fallait pour que tout revienne à la normale. Ce soir-là dans cette auberge, Brodeck est un innocent entouré de coupables.

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Dans cette ambiance de tension immense, où l’horreur devient tangible, on va ordonner à Brodeck d’écrire un rapport sur ce qui vient de se passer. Pour que les gens comprennent. Pour que tout soit bien entendu. Pour que les bourreaux soient blanchis et que les consciences ressortent immaculées. Sous la pression violente de l’assemblée, Brodeck ne peut qu’accepter.

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Comment décrire ce que je viens de lire ? Les mots me manquent presque pour décrire la beauté du dessin de Larcenet, sa capacité à développer une ambiance précise, acérée, pesante tout en restant poétique et foutrement belle, pardonnez-moi l’expression. Il y a dans cet ouvrage un naturalisme classique qu’on ne croise que très peu en bande dessinée, pas à ce niveau-là en tout cas. La justesse, l’homogénéité de l’ouvrage, tout est tenu. Il y a des moments de grand silence où la pensée est suspendue, où on entend la nature tandis que l’âme humaine se tord dans sa complexité, se recroqueville sur elle-même comme un linge sale qu’on vrille pour l’entendre crisser. Le noir et blanc est une évidence puisque c’est une histoire de francs contrastes. La noirceur de l’Homme et sa (rare) lumière. Format à l’italienne, beau papier épais, jaquette… Tout est parfait. Sauf qu’on doit attendre la parution du deuxième et ultime album pour connaître le dénouement de l’histoire. Délicieuse et impossible attente, Monsieur Larcenet ! Et, encore une fois, merci.

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My own private palmarès

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Comme ça ne va JAMAIS ce palmarès à Angoulême, comme CHAQUE ANNEE ça m’emmerde, eh bien cette année je fais mon palmarès « OFF ».

Parce que c’est comme ça, et puis c’est tout.

GRAND PRIX : Alan Moore

MEILLEUR ALBUM : Love in Vain de Mezzo et J-M. Dupont

PRIX SPECIAL DU JURY : Petit de Gatignol et Hubert

MEILLEURE SERIE : Locke & Key de G. Rodriguez et Joe Hill

MEILLEUR POLAR : Fatale de Cabanes et Manchette

PRIX PATRIMOINE : Sandman de Gaiman et tous les autres

PRIX REVELATION : La Fille Maudite du Capitaine Pirate de Jeremy A. Bastian

PRIX JEUNESSE : Le Petit Loup Rouge d’Amélie Fléchais

Voilà. Là, tout de suite, on se sent mieux.

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[BD] Petit de Hubert et Gatignol

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Ah ! Des contes ! Des fables ! Qu’elle joie d’ouvrir le dernier né de la collection Métamorphose ! Un bel écrin noir, gris et or qui renferme l’histoire de Petit, rejeton inattendu d’une famille d’ogres. Le récit est sorti de la tête pleine de merveilles de Hubert qui nous avait régalés avec Beauté chez Dupuis. Le dessin vibrant et baroque est de Bertrand Gatignol, remarqué sur Jeanne chez Dargaud.

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L’histoire se passe en des temps reculés, à l’époque des fées, des sorciers et des croyances obscures. Alors rien de plus normal que d’y côtoyer des ogres. Cette lignée d’ogres – terrifiant les humains qui font office de nourriture et de serviteurs – se dégrade naissance après naissance. Leur nombre restreint les a contraint à la consanguinité et plus les générations se suivent, plus elles sont exaspérantes de tares. Un beau jour, en plein banquet, la Reine est prise de maux de ventre. Son appétit de chair fraiche est empêché quand soudain, sans aucun signe annonciateur, elle accouche d’un garçon. Un si petit avorton ! Absolument intolérable pour un fils de Roi ogre ! Tout le monde se rue sur lui pour le dévorer et effacer cette honte pour la famille.

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Mais sa mère, plus rapide, s’empare de lui et le jette dans sa bouche énorme. Elle assure à tout le monde et au Roi, furieux, que tout est arrangé puisqu’elle l’a mangé. Elle fait mine d’aller se changer, puis recrache le minuscule enfant et court le cacher auprès de Desdée, une vieille ogresse enfermée au cachot à cause de son amour des humains. Ce n’est pas chose aisée que de naître entouré de barbares érigés en Dieux lorsqu’on possède une once de raffinement en soi ou qu’on est simplement différent. On ne choisit pas sa famille, ni son sang, ni ses gènes. Le nouveau-né baptisé Petit va l’apprendre année après année, son désir de sortir des quatre murs de sa prison protectrice allant grandissant.

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« Petit » est un vrai bonheur de lecture ! Les séquences dessinées sont entrecoupées de passages écrits. Ils précisent l’histoire des personnages qui ont marqué la généalogie de la lignée, depuis le Fondateur jusqu’au présent du récit. On est en plein récit moyenâgeux, avec ces saynètes qui pourraient être contées par un ménestrel et qui rythment l’évolution de Petit. L’ambiance qui se dégage de l’album est à mi-chemin entre lumière et obscurité. Les ogres sont dans leur majorité sauvages, vils et répugnants, tandis que d’autres protagonistes, Petit en chef de file, inspirent une vraie empathie. Cette fable initiatique est originale et surprenante, dessinée avec brio dans un style enlevé et vivant ! A vos librairies !

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BD : Love in Vain de Mezzo et J.M. Dupont

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La vie quotidienne d’un libraire est faite de tonnes de BD déposées, rangées, classées à la chaîne. Ca pèse. Ca use. Seulement, de temps en temps, on ouvre un carton de nouveautés et tout se fait plus léger. Le livre que vous attendiez avec impatience est là, rutilant, bien emballé. Il n’attend qu’à être lu et savouré. J’ai tout fraîchement reçu et dégusté Love in Vain de Mezzo et J.M. Dupont aux Editions Glénat. Quelle merveille…

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Love in Vain, c’est le titre d’une chanson de Robert Johnson (1911-1938), le bluesman maudit qui ouvrit funestement le Club des 27. Mezzo et Dupont nous proposent ici sa biographie dans un magnifique objet à l’italienne, dos toilé, beau papier épais et noir & blanc sans concession. La légende du blues est un personnage trouble, entouré de mythes. Abandonné par son père, puis plus tard par sa mère, Robert a grandi comme poussent les mauvaises herbes. Sans réel intérêt pour l’école, pas plus pour le labeur dans les champs de coton, il rêve rapidement de jouer de la guitare et de chanter.

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Très tôt marié, Dieu continue de se rire de lui en lui infligeant la mort en couches de sa femme et du bébé. Si Dieu semble tourner le dos à Robert et le mettre incessamment à l’épreuve, il en est un autre qui le convoite. Le Diable rôde dès qu’on évoque le nom de Robert Johnson. Il se dit que le musicien médiocre à ses débuts aurait vendu son âme au Malin pour pouvoir jouer divinement de la guitare. Pacte conclu ou non, il fit des progrès fulgurants, croisant la route des plus grands bluesmen de l’époque et surtout d’innombrables amantes. De son Mississippi natal à Chicago, puis de retour aux sources, Johnson a brûlé ses ailes dans l’alcool, dans cet amour dévorant pour les femmes et la musique.

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A travers cet album, on est assailli de sensations. On sent la poussière, la sueur, la fumée. On goûte les alcools bon marché qui écorchent la gorge et brûlent le ventre. On entend cette musique qui hurle une douleur de vivre bien réelle. Un désespoir inconsolable d’écorché vif. A chaque case, on s’émeut pour cet homme au talent immense et au destin terrible. Terrible et fascinant. Encore un chef d’œuvre graphique de la part de Mezzo, dont le trait était taillé pour le sujet. Que vous soyez un amateur de blues ou non importe peu. Dans le premier cas, vous reconnaîtrez des noms que vous chérissez. Dans le second, prenez des notes et découvrez des artistes sans qui la musique actuelle n’existerait pas. Et je laisse à votre lecture le plaisir de découvrir l’identité du narrateur qui ne se dévoile qu’en toute fin d’ouvrage.

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BD : Fatale de Cabanes, adapté de Manchette

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Ah ! De la littérature adaptée en BD… Quand c’est finement fait comme dans « Fatale » chez Dupuis, tiré de Manchette par Cabanes, Diable ! que c’est bon. Le one shot en question est un bon morceau. Un beau morceau de lecture. On en a incontestablement pour notre argent. Mais qui est cette femme fatale ? C’est là la question clef de l’énigme sulfureuse ici proposée avec une maestria graphique à couper le souffle.

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La femme en BD peut-être autre chose qu’un faire-valoir creux aux formes improbables ! Mais oui ! Réjouissons-nous. Cabanes à travers Manchette nous en offre une illustration glaçante, terrible dans sa beauté et son machiavélisme. Sous le pseudonyme qu’elle s’est choisi, Aimée Joubert débarque à Bléville sous prétexte d’une histoire d’héritage. Quelques jours auparavant et sous une autre identité, elle a laissé dans son sillage des cadavres dans une autre ville de province. Mais les journaux ne relèvent rien d’autre qu’un probable accident de chasse. A peine arrivée dans sa nouvelle ère de jeu, Aimée commence à étoffer son réseau chez les puissants. La jeune veuve aisée, charmante, discrète n’a aucun mal à s’infiltrer dans ces cercles où toujours traînent une ou plusieurs histoires sordides, plus ou moins bien cachées.

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En quelques semaines, la belle manipulatrice observe, note, échafaude, creuse, déterre des secrets. Veuve noire plutôt que mante religieuse, Aimée tisse sa toile et la referme tout doucement autour de l’élite véreuse de Bléville. De Bléville ou d’ailleurs, elle se ressemble partout. Ils se laissent avoir par le jeu et la plastique d’une femme derrière laquelle se cache une intelligence cruelle. Son intérêt à elle d’abord. Les dommages collatéraux ? Peu importe. Des morts ? Et alors. En filigrane, cela dit, le personnage se découvre légèrement, par petites touches. Se dévoilent la folie, la passion, les haines, qu’elle laisse éclater lorsqu’elle est seule ou lorsque ça ne met pas en péril son entreprise. Un grand personnage de littérature campé fabuleusement par un auteur qui a sans doute eu du mal à ne pas s’en éprendre. Ne s’appellerait-elle pas « Aimée » à dessein ?

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« Fatale » est un grand polar. On sent poindre la littérature derrière chaque case. Et c’est un véritable régal. La protagoniste est irrésistiblement attirante et repoussante tout à la fois. Sa profonde noirceur, son âme salie, teinte le récit d’une lueur particulière. Le regard animal qu’elle porte sur ses congénères les transforme en proie. On prend un certain plaisir à la voir évoluer, tant l’empathie pour ses victimes est impossible. Enfin. Pour la plupart de ses victimes…

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